Actuglarb - Revues de Presse du Troisième Type







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14/01/2015
Triste Rentrée

Il faut plusieurs secondes à Glärb pour s’apercevoir que cette fois-ci, le voyant est allumé. À l’inverse des milliers de tentatives précédentes pour établir un contact avec Krantavis, aujourd’hui il a réussi. L'extraterrestre pousse aussitôt un cri de joie et se laisse retomber sur son fauteuil. Boglib le rejoint alors, incrédule. Il faudra envoyer un long message détaillant leur situation des deux derniers mois. Tout est venu de ce satané robot Philae qui, en émettant tant de données vers la Terre depuis la comète Tchouri, a perturbé les émetteurs de l’Indiscret. La connexion a alors été perdue. Ou bien cela serait dû à la surcharge de la base de données à cause de centaines de milliers de commentaires déposés par des « bots » malveillants. Glärb ne saurait dire. En tout cas, il a bien des choses à raconter, et plus encore cette semaine.

Vahrüt n°73. 5 Janvier 2014 au 11 Janvier 2014. Calendrier Terrien.

Tout d’abord, je tiens à m’excuser pour l’immense retard accumulé ces deux derniers mois. Bien qu’il soit la conséquence d’acteurs extérieurs, j’en porte la responsabilité par mon manque de vigilance et serai prêt à en assumer les conséquences une fois de retour parmi les miens. Cela étant dit, démarrons le rapport.

Cette semaine – pardon, ce vahrüt – a été riche en émotions. Suivre les actualités françaises est un choix que j’ai fait en arrivant dans l’orbite de la Terre, mais ces derniers jours, le monde entier a suivi ces évènements. C’était le 7 janvier, au siège parisien du journal satirique Charlie Hebdo. Deux hommes cagoulés sont entrés (après s’être trompés de bâtiment une première fois) et ont menacé une dessinatrice et sa fille pour accéder à l’ascenseur. Une fois en haut, et armés lourdement, ils ont fait irruption en pleine conférence de rédaction et commencé à tirer. Quelques minutes plus tard, ils sont sortis devant trois policiers à vélo. L’un d’eux a été blessé, puis achevé à bout portant. Les deux hommes auraient crié « Allahou Akbar » et « On a vengé le prophète. On a tué Charlie Hebdo » puis sont montés dans une voiture. Celle-ci a été abandonnée quelques rues plus loin au profit d’un autre véhicule arraché à un automobiliste braqué par les deux individus. Pendant ce temps, les nouvelles tombaient, le bilan s’alourdissait et la France, puis le monde, découvrait l’ampleur du massacre. Les dessinateurs Stéphane Charbonnier (« Charb »), Jean Cabut (« Cabu »), Bernard Verlhac (« Tignous »), Georges Wolinsky et Philippe Honoré, l’économiste Bernard Maris, la psychanaliste Elsa Cayat, le correcteur Mustapha Ourrad, Michel Renaud, l’agent de maintenance Frédéric Boisseau ainsi que les policiers Franck Brinsolaro, chargé de protéger Charb et Ahmed Merabet, abattu en pleine rue.

Ces douze victimes ont soulevé une vague d’indignation et de tristesse que des tueries bien plus mortelles n’ont pas provoqué, notamment parce que le terrorisme islamiste a attaqué un symbole de la liberté de la presse à la française : un journal irrévérencieux, marqué à gauche, dont l’engagement contre le racisme, l’intégrisme religieux, l’homophobie ou l’extrême-droite s’exprimait à travers des caricatures dont le mauvais goût ne plaisait pas à beaucoup : menaces de mort, fatwas, le siège du journal avait été incendié en novembre 2011 après sa Une « Le Coran, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles » en réaction à la mort de manifestants des Frères Musulmans tués par l’armée égyptienne. J’ai été très étonné du peu de temps qu’il a fallu aux Terriens pour trouver une phrase de ralliement : c’est Joachim Roncin, directeur artistique et journaliste musical à Stylist qui l’a mise en ligne sur Twitter pour exprimer ce que ses mots ne pouvaient dire. En quelques heures, elle a été reprise par le monde entier, et le soir venu, lors des rassemblements spontanés, ces trois mots étaient sur toutes les affiches brandies.

Pendant ce temps, la traque des suspects a continué et après une nuit marquée par plusieurs attaques de mosquées dans d’autres villes françaises, un nouveau meurtre était à déplorer à Montrouge : la policière Clarissa Jean-Philippe, assassinée par un troisième individu. Les deux suspects de la fusillade de Charlie Hebdo, identifiés comme les frères Cherif et Saïd Kouachi, sont quant à eux activement recherchés en Picardie, où ils ont braqué une station-essence. Leurs noms ont été trouvés aisément, puisqu’ils ont oublié l’une des cartes d’identité dans une voiture fraîchement quittée (je n’ai jamais dit qu’ils étaient malins). Cet élément alimente les théories conspirationnistes, qui évoquent un complot du gouvernement pour attiser la haine contre les musulmans et instaurer l’état d’urgence. La parole islamophobe se libère, tout comme celle des intégristes. Sur les réseaux sociaux se distinguent des appels au génocide d’un côté et des apologies du terrorisme de l’autre. Commentaires aussitôt supprimés : de quoi apporter de l’eau dans le moulin de ceux qui critiquent une liberté d’expression à deux vitesses (tout en oubliant que la loi interdit de telles déclarations). De la même manière, les musulmans français ont beau dénoncer par dizaines de milliers les crimes des frères Kouachi, et le président du Conseil Français du Culte Musulman Dalil Boubakeur a beau assurer lui aussi que ce n’est pas cela l’islam, l’importante minorité musulmane est mise en cause par beaucoup de leurs concitoyens.

C’est au troisième jour que s’achève la traque. Les frères Kouachi se retranchent dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële – où ils retiendraient, dit-on, un otage (en réalité caché sous un évier et renseignant la police sans que les terroristes le sachent). La matinée passe sans que la situation n’évolue. Mais l’après-midi, une autre prise d’otage éclate en plein Paris, porte de Vincennes, dans l’épicerie Hyper Casher : un autre fondamentaliste, Amedy Coulibaly (plus tard reconnu comme le meurtrier de la policière à Montrouge) assassine quatre clients juifs du magasin : Philippe Braham, Yann Hattab, François-Michel Saada et Yohan Cohen, lequel est mort en essayant de le désarmer. À noter que Lassana Bathily, malien musulman employé dans le magasin, a immédiatement mis six clients et un bébé à l’abri dans un congélateur qu’il a éteint, puis est sorti pour informer la police de la disposition des lieux. C’est en fin d’après-midi que tout s’est terminé : le GIGN et le RAID ont lancé un assaut conjoint à Dammartin-en-Goële et à Paris, mais n’ont pu capturer vivants les assaillants qui, à l’un et l’autre lieu, se sont jetés sur eux. Les trois hommes sont morts, et même les plus pacifistes n’ont pas pu empêcher un soupir de soulagement.

Mais ça ne s’est pas terminé pour autant. Le lendemain, 700 000 personnes marchaient dans toute la France avec les mêmes pancartes et le même souci de défendre la liberté d'expression et de combattre le terrorisme à leur manière. Rebelote le dimanche 11, mais à une échelle inédite en France : 4 millions de personnes ont manifesté, dont 1,5 million à Paris. Le gouvernement a prié tout le monde d’oublier les différences d’opinion, les divergences politiques et les tensions habituelles pour se montrer soudés, main dans la main, gauche, droite, centre, écologistes ou communistes. Pas le Front National, par contre, hein, il ne faudrait pas trop charrier. Marine Le Pen et ses 25% d’électeurs aux dernières européennes n’ont donc pas pu défiler au sein de cette fantastique marche pour la liberté, l’égalité et la fraternité et L’UNION MALGRÉ LES DIFFÉRENCES. En outre, de nombreux chefs d’État se sont pressés aux côtés de François Hollande : l’Allemande Angela Merkel, la tête sur son épaule, l’Italien Matteo Renzi, le Britannique David Cameron, le Malien Ibrahim Boubacar Keita... La présence d’autres invités plus controversés avait de quoi étonner : l’Espagnol Mariano Rajoy qui a interdit des manifestations similaires dans son pays, le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov ou encore le duo israélo-palestinien composé de Benyamin Netanyahou et Mahmoud Abbas. Au-delà du besoin de faire une jolie photo en cours de cortège (et jolie photo il y eut), on peut se demander ce qu’aurait fait le président si Bachar el-Assad et Kim Jong-un avaient souhaité se joindre à la marche.

Cette série d’événements a eu le mérite, aux yeux de beaucoup, d’unifier une nation jusque-là fracturée. Presque tous s’accordent à dire que le président français a très bien géré la situation (il n’avait probablement pas prévu qu’un pigeon le prendrait pour cible devant les rescapés de Charlie Hebdo, hilares – les forces de sécurité n’ont pas vu venir la menace). Le problème viendra de la gestion qui suivra : le gouvernement sera-t-il tenté de renforcer la sécurité en France par un équivalent du Patriot Act américain qui a suivi le 11 septembre ? Des voix s’élèvent déjà contre l’hypothèse de lois liberticides, un comble après tant de discours vantant la liberté. L’enjeu majeur sera toutefois la place des musulmans, qui n’ont pas manqué de défiler aux côtés de leurs concitoyens de confessions différentes. On recense déjà plus d’une cinquantaine d’actes antimusulmans dans toute la France et beaucoup craignent que passé l’élan de fraternité, les Français d’origine maghrébine doivent payer pour les crimes des fanatiques.

Mais l’attentat contre Charlie Hebdo a-t-il été surmédiatisé ? Jamais dans un rapport, je ne vous ai parlé si longtemps d’un seul et même sujet, mais j’ai estimé qu’une réaction si exceptionnelle en France appelait un article exceptionnel, surtout après ma si longue absence.

Car les événements de Paris, aussi tragiques soient-ils, ont éclipsé une tuerie plus grave encore : au Nigéria, le groupe islamiste Boko Haram a attaqué pendant cinq jours la ville de Baga. En cinq jours, et en 133 attaques estimées, la secte aurait massacré 2 000 personnes et anéanti une ville toute entière et les villages qui l’entourent. Le bilan, pour l’heure, n’est donné que par l’ONG Amnesty International, mais le gouvernement nigérian de Goodluck Jonathan (en campagne électorale) n’évoque « que » 150 morts. Au Nord-est du pays, sur le marché de Maiduguri, la secte a même forcé une fillette de dix ans à faire exploser une bombe, tuant 16 civils. Dans un monde largement occidentalisé, même l’Afrique s’est davantage préoccupée du symbole que représente Charlie Hebdo que du risque que court le Nigéria, au bord de l’implosion. Ce n’est pas la première fois que le sens des priorités des Terriens me surprend, mais jamais jusqu’à maintenant il n’a été aussi tristement flagrant. Promis, au prochain rapport, je vous apporte quelles nouvelles plus légères.

Amitiés. Observateur Glärb.




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