Actuglarb - Revues de Presse du Troisième Type






Janvier 2015

14/01/2015
Triste Rentrée

Il faut plusieurs secondes à Glärb pour s’apercevoir que cette fois-ci, le voyant est allumé. À l’inverse des milliers de tentatives précédentes pour établir un contact avec Krantavis, aujourd’hui il a réussi. L'extraterrestre pousse aussitôt un cri de joie et se laisse retomber sur son fauteuil. Boglib le rejoint alors, incrédule. Il faudra envoyer un long message détaillant leur situation des deux derniers mois. Tout est venu de ce satané robot Philae qui, en émettant tant de données vers la Terre depuis la comète Tchouri, a perturbé les émetteurs de l’Indiscret. La connexion a alors été perdue. Ou bien cela serait dû à la surcharge de la base de données à cause de centaines de milliers de commentaires déposés par des « bots » malveillants. Glärb ne saurait dire. En tout cas, il a bien des choses à raconter, et plus encore cette semaine.

Vahrüt n°73. 5 Janvier 2014 au 11 Janvier 2014. Calendrier Terrien.

Tout d’abord, je tiens à m’excuser pour l’immense retard accumulé ces deux derniers mois. Bien qu’il soit la conséquence d’acteurs extérieurs, j’en porte la responsabilité par mon manque de vigilance et serai prêt à en assumer les conséquences une fois de retour parmi les miens. Cela étant dit, démarrons le rapport.

Cette semaine – pardon, ce vahrüt – a été riche en émotions. Suivre les actualités françaises est un choix que j’ai fait en arrivant dans l’orbite de la Terre, mais ces derniers jours, le monde entier a suivi ces évènements. C’était le 7 janvier, au siège parisien du journal satirique Charlie Hebdo. Deux hommes cagoulés sont entrés (après s’être trompés de bâtiment une première fois) et ont menacé une dessinatrice et sa fille pour accéder à l’ascenseur. Une fois en haut, et armés lourdement, ils ont fait irruption en pleine conférence de rédaction et commencé à tirer. Quelques minutes plus tard, ils sont sortis devant trois policiers à vélo. L’un d’eux a été blessé, puis achevé à bout portant. Les deux hommes auraient crié « Allahou Akbar » et « On a vengé le prophète. On a tué Charlie Hebdo » puis sont montés dans une voiture. Celle-ci a été abandonnée quelques rues plus loin au profit d’un autre véhicule arraché à un automobiliste braqué par les deux individus. Pendant ce temps, les nouvelles tombaient, le bilan s’alourdissait et la France, puis le monde, découvrait l’ampleur du massacre. Les dessinateurs Stéphane Charbonnier (« Charb »), Jean Cabut (« Cabu »), Bernard Verlhac (« Tignous »), Georges Wolinsky et Philippe Honoré, l’économiste Bernard Maris, la psychanaliste Elsa Cayat, le correcteur Mustapha Ourrad, Michel Renaud, l’agent de maintenance Frédéric Boisseau ainsi que les policiers Franck Brinsolaro, chargé de protéger Charb et Ahmed Merabet, abattu en pleine rue.

Ces douze victimes ont soulevé une vague d’indignation et de tristesse que des tueries bien plus mortelles n’ont pas provoqué, notamment parce que le terrorisme islamiste a attaqué un symbole de la liberté de la presse à la française : un journal irrévérencieux, marqué à gauche, dont l’engagement contre le racisme, l’intégrisme religieux, l’homophobie ou l’extrême-droite s’exprimait à travers des caricatures dont le mauvais goût ne plaisait pas à beaucoup : menaces de mort, fatwas, le siège du journal avait été incendié en novembre 2011 après sa Une « Le Coran, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles » en réaction à la mort de manifestants des Frères Musulmans tués par l’armée égyptienne. J’ai été très étonné du peu de temps qu’il a fallu aux Terriens pour trouver une phrase de ralliement : c’est Joachim Roncin, directeur artistique et journaliste musical à Stylist qui l’a mise en ligne sur Twitter pour exprimer ce que ses mots ne pouvaient dire. En quelques heures, elle a été reprise par le monde entier, et le soir venu, lors des rassemblements spontanés, ces trois mots étaient sur toutes les affiches brandies.

Pendant ce temps, la traque des suspects a continué et après une nuit marquée par plusieurs attaques de mosquées dans d’autres villes françaises, un nouveau meurtre était à déplorer à Montrouge : la policière Clarissa Jean-Philippe, assassinée par un troisième individu. Les deux suspects de la fusillade de Charlie Hebdo, identifiés comme les frères Cherif et Saïd Kouachi, sont quant à eux activement recherchés en Picardie, où ils ont braqué une station-essence. Leurs noms ont été trouvés aisément, puisqu’ils ont oublié l’une des cartes d’identité dans une voiture fraîchement quittée (je n’ai jamais dit qu’ils étaient malins). Cet élément alimente les théories conspirationnistes, qui évoquent un complot du gouvernement pour attiser la haine contre les musulmans et instaurer l’état d’urgence. La parole islamophobe se libère, tout comme celle des intégristes. Sur les réseaux sociaux se distinguent des appels au génocide d’un côté et des apologies du terrorisme de l’autre. Commentaires aussitôt supprimés : de quoi apporter de l’eau dans le moulin de ceux qui critiquent une liberté d’expression à deux vitesses (tout en oubliant que la loi interdit de telles déclarations). De la même manière, les musulmans français ont beau dénoncer par dizaines de milliers les crimes des frères Kouachi, et le président du Conseil Français du Culte Musulman Dalil Boubakeur a beau assurer lui aussi que ce n’est pas cela l’islam, l’importante minorité musulmane est mise en cause par beaucoup de leurs concitoyens.

C’est au troisième jour que s’achève la traque. Les frères Kouachi se retranchent dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële – où ils retiendraient, dit-on, un otage (en réalité caché sous un évier et renseignant la police sans que les terroristes le sachent). La matinée passe sans que la situation n’évolue. Mais l’après-midi, une autre prise d’otage éclate en plein Paris, porte de Vincennes, dans l’épicerie Hyper Casher : un autre fondamentaliste, Amedy Coulibaly (plus tard reconnu comme le meurtrier de la policière à Montrouge) assassine quatre clients juifs du magasin : Philippe Braham, Yann Hattab, François-Michel Saada et Yohan Cohen, lequel est mort en essayant de le désarmer. À noter que Lassana Bathily, malien musulman employé dans le magasin, a immédiatement mis six clients et un bébé à l’abri dans un congélateur qu’il a éteint, puis est sorti pour informer la police de la disposition des lieux. C’est en fin d’après-midi que tout s’est terminé : le GIGN et le RAID ont lancé un assaut conjoint à Dammartin-en-Goële et à Paris, mais n’ont pu capturer vivants les assaillants qui, à l’un et l’autre lieu, se sont jetés sur eux. Les trois hommes sont morts, et même les plus pacifistes n’ont pas pu empêcher un soupir de soulagement.

Mais ça ne s’est pas terminé pour autant. Le lendemain, 700 000 personnes marchaient dans toute la France avec les mêmes pancartes et le même souci de défendre la liberté d'expression et de combattre le terrorisme à leur manière. Rebelote le dimanche 11, mais à une échelle inédite en France : 4 millions de personnes ont manifesté, dont 1,5 million à Paris. Le gouvernement a prié tout le monde d’oublier les différences d’opinion, les divergences politiques et les tensions habituelles pour se montrer soudés, main dans la main, gauche, droite, centre, écologistes ou communistes. Pas le Front National, par contre, hein, il ne faudrait pas trop charrier. Marine Le Pen et ses 25% d’électeurs aux dernières européennes n’ont donc pas pu défiler au sein de cette fantastique marche pour la liberté, l’égalité et la fraternité et L’UNION MALGRÉ LES DIFFÉRENCES. En outre, de nombreux chefs d’État se sont pressés aux côtés de François Hollande : l’Allemande Angela Merkel, la tête sur son épaule, l’Italien Matteo Renzi, le Britannique David Cameron, le Malien Ibrahim Boubacar Keita... La présence d’autres invités plus controversés avait de quoi étonner : l’Espagnol Mariano Rajoy qui a interdit des manifestations similaires dans son pays, le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov ou encore le duo israélo-palestinien composé de Benyamin Netanyahou et Mahmoud Abbas. Au-delà du besoin de faire une jolie photo en cours de cortège (et jolie photo il y eut), on peut se demander ce qu’aurait fait le président si Bachar el-Assad et Kim Jong-un avaient souhaité se joindre à la marche.

Cette série d’événements a eu le mérite, aux yeux de beaucoup, d’unifier une nation jusque-là fracturée. Presque tous s’accordent à dire que le président français a très bien géré la situation (il n’avait probablement pas prévu qu’un pigeon le prendrait pour cible devant les rescapés de Charlie Hebdo, hilares – les forces de sécurité n’ont pas vu venir la menace). Le problème viendra de la gestion qui suivra : le gouvernement sera-t-il tenté de renforcer la sécurité en France par un équivalent du Patriot Act américain qui a suivi le 11 septembre ? Des voix s’élèvent déjà contre l’hypothèse de lois liberticides, un comble après tant de discours vantant la liberté. L’enjeu majeur sera toutefois la place des musulmans, qui n’ont pas manqué de défiler aux côtés de leurs concitoyens de confessions différentes. On recense déjà plus d’une cinquantaine d’actes antimusulmans dans toute la France et beaucoup craignent que passé l’élan de fraternité, les Français d’origine maghrébine doivent payer pour les crimes des fanatiques.

Mais l’attentat contre Charlie Hebdo a-t-il été surmédiatisé ? Jamais dans un rapport, je ne vous ai parlé si longtemps d’un seul et même sujet, mais j’ai estimé qu’une réaction si exceptionnelle en France appelait un article exceptionnel, surtout après ma si longue absence.

Car les événements de Paris, aussi tragiques soient-ils, ont éclipsé une tuerie plus grave encore : au Nigéria, le groupe islamiste Boko Haram a attaqué pendant cinq jours la ville de Baga. En cinq jours, et en 133 attaques estimées, la secte aurait massacré 2 000 personnes et anéanti une ville toute entière et les villages qui l’entourent. Le bilan, pour l’heure, n’est donné que par l’ONG Amnesty International, mais le gouvernement nigérian de Goodluck Jonathan (en campagne électorale) n’évoque « que » 150 morts. Au Nord-est du pays, sur le marché de Maiduguri, la secte a même forcé une fillette de dix ans à faire exploser une bombe, tuant 16 civils. Dans un monde largement occidentalisé, même l’Afrique s’est davantage préoccupée du symbole que représente Charlie Hebdo que du risque que court le Nigéria, au bord de l’implosion. Ce n’est pas la première fois que le sens des priorités des Terriens me surprend, mais jamais jusqu’à maintenant il n’a été aussi tristement flagrant. Promis, au prochain rapport, je vous apporte quelles nouvelles plus légères.

Amitiés. Observateur Glärb.


19/01/2015
Les Terriens Sont Toujours Charlie

Il a fallu plusieurs heures à Glärb et Boglib pour lire tous les messages envoyés par leur hiérarchie pendant la rupture du contact. Des dizaines de missives tantôt inquiètes, furieuses ou paniquées. Si les premières évoquent une possible mission de sauvetage, d’autres se font plus résignées, comme celle où s’esquisse la peur d’une capture par les Terriens. Sans parler de la toute dernière qu’ils aient reçue, aux allures d’oraison funèbre. Mais c’était avant que le duo d’observateurs parvienne à reprendre le contact avec Krantavis. Leurs supérieurs étaient trop heureux de les savoir sains et saufs pour les réprimander de n’avoir pas tenté de réparer la liaison plus tôt. Tandis que Boglib se charge, dans son coin, d’écrire une énième réponse au général Logüb, son aîné quant à lui s’assoit face à son poste et se met à écrire.

Vahrüt n°74. 12 Janvier 2014 au 18 Janvier 2014. Calendrier Terrien.

Vous n’avez pas fini d’entendre parler de Charlie Hebdo. Il faut dire que l’attentat a bouleversé toute une société et dépassé les frontières. Rien d’étonnant, donc, à ce que le dernier numéro de l’hebdomadaire satirique mercredi se soit si bien vendu. « Si bien vendu » est pourtant un terme faible : habitué à 60 000 tirages par semaine, le voilà imprimé en 7 millions d’exemplaires, du jamais vu en France. Cela n’a pas empêché les Terriens de se ruer dans les kiosques, enter bousculades, invectives et panique qui tranchaient net avec l’unité de dimanche dernier. La Une du « numéro des survivants » montre le prophète Mahomet, la larme à l’œil, tenant l’une des pancartes « Je suis Charlie » que l’on a si souvent observé. Sur le fond vert s’affiche également les mots « Tout est pardonné ». Cette caricature, dans la droite lignée de ce qui faisait l’esprit du journal bien avant le massacre, a froissé bien des esprits : la Turquie, dont le Premier ministre Ahmet Davutoglu s’était pourtant joint à la Marche Républicaine, a décidé d’interdire à ses journaux de la reproduire. Plus grave encore plusieurs manifestations ont éclaté dans le monde arabe. Au Pakistan, un journaliste de l’AFP a été tué, et au Niger ce sont dix personnes qui sont mortes au cours des heurts qui ont suivi. Charlie Hebdo s’est toujours présenté comme un « journal irresponsable », mais outre l’attentat sanglant dont il a fait l’objet, ses membres ne devront pas oublier que leurs dessins risquent d’être responsables d’autres morts encore que celles de ses illustres dessinateurs.

Ce début d’année étant suffisamment agité, les services secrets européens n’ont guère envie de voir d’autres attaques meurtrières perturber le Vieux Continent. Ainsi, plusieurs pays se sont attachés à démanteler les réseaux djihadistes sur leur sol. Ce n’est pas surprenant en France, où la police a procédé à l’arrestation dans la nuit du jeudi au vendredi de douze proches d’Amedy Coulibaly, le preneur d’otages de l’Hyper Casher. Non loin de là, la Belgique a également procédé à des opérations simultanées sur plusieurs points de son territoire pour prévenir tout attentat. Au total, on a compté douze perquisitions et cinq arrestations. Deux terroristes (dont un tué) de Verviers semblaient même prêts à agir, munis de kalachnikovs et d’uniformes de police. Plus au sud également, la police grecque a procédé de même à Athènes. Cette vague d’interpellations ne s’arrête toutefois pas aux frontières de l’Europe, puisque deux Français ont également été arrêtés au Yémen. Ils étaient liés à AQPA, Al-Qaida dans la péninsule Arabique, le groupe qui a revendiqué mercredi l’attaque contre Charlie Hebdo menée par les frères Kouachi.

Parlons à présent de la Libye. Depuis la chute de Mouammar Khadafi, ce pays est rarement sur le devant de l’actualité et la situation y est peu claire, aussi je souhaiterais profiter d’un événement qui s’y est déroulé cette semaine pour en parler. Le pays est divisé entre deux gouvernements rivaux, disposant chacun de son Parlement. Voilà un an déjà que le chef d’État-major de l’Armée nationale libyenne Khalifa Haftar a annoncé une initiative prévoyant le gel du Congrès (le Parlement « officiel »), du gouvernement et de la constitution provisoire, une forme de coup d’État qui ne dit pas son nom. Et tandis que le Congrès (le nom du Parlement) restait bloqué et que la Libye sombrait dans l’anarchie, déchirée par les conflits entre milices, Khalifa Haftar s’est distingué en annonçant une série d’offensives contre les milices islamistes. Ce conflit a duré plusieurs mois, mais dimanche 18 janvier, un cessez-le-feu a été annoncé par un communiqué de l’armée, deux jours après une annonce de Fajr Libya (« L’Aube de la Libye »), coalition milicienne, allant dans ce sens. Le pays est loin d’être tiré d’affaire, et beaucoup déplorent l’intervention de la coalition occidentale qui a provoqué la chute (et la mort) de l’ancien dictateur. Pour autant, aussi chaotique qu’elle soit, la situation est moins grave qu’en Syrie, qui n’a fait l’objet d’aucune opération de ce genre.

Cette semaine n’a pas été des plus riches en actualité, et en d’autres occasions je ne vous parlerais probablement pas de ceci, mais aussi mineur soit-il, ce fait me permet de revenir sur l’un des grands événements de mes deux mois d’absence. Lundi 12, les autorités cubaines ont remis en liberté 53 prisonniers politiques dans le cadre du rapprochement de l’île avec les États-Unis. En effet, le 17 décembre, Barack Obama et Raul Castro (frère de Fidel Castro, père du Cuba moderne et aujourd’hui en piètre forme) ont annoncé la reprise des liens diplomatiques entre Washington et la Havane. Cette grande nouvelle géopolitique, à laquelle aurait fortement contribué le Vatican, avait été très mal perçue par le Parti Républicain. Sans doute pensaient-ils qu’après quelques semaines d’embargo en plus, Cuba se métamorphoserait comme par magie en démocratie à l’occidentale. Le pays est toujours critiqué pour sa gestion des droits de l’homme, mais n’a aucune leçon à apprendre d’autres alliés des États-Unis comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite. Qui plus est, l’île caribéenne est réputée pour ses médecins. Son ouverture libérale, amorcée depuis quelques années, pourrait bientôt se traduire pour une amélioration des conditions de vie de ses habitants.

Enfin, retournons en Europe, et plus particulièrement en Italie, où le président de la République Giorgio Napolitano vient de démissionner de ses fonctions. On ne peut pas dire que les Italiens en soient étonnés, puisque le bougre avait été élu à ce poste en 2006 et quitte à présent son siège à l’âge de 89 ans. Le président de la République en Italie n’a qu’un pouvoir très limité, se contentant de nommer le Premier ministre en fonction de la majorité parlementaire et pouvant opposer son véto sur quelques lois. C’est en réalité le président du conseil – ou Premier ministre – ici, Matteo Renzi, qui détient le pouvoir. Comme d’autres informations présentées dans ce rapport, cet événement n’a pas une grande importance, mais j’avais promis quelques informations plus légères, non ?

Je vous recontacterai au prochain vahrüt. Amitiés. Observateur Glärb.


27/01/2015
Reprise de Rythme

La vie à bord de l’Indiscret a repris son rythme habituel, à ceci près que les deux observateurs se tiennent prêts, n’importe quand, à ce que le contact soit rompu une fois de plus. Ces vacances forcées de deux mois ont eu le mérite de rapprocher les Mwandishis, dont les relations sont aujourd’hui bien plus cordiales qu’elles ne l’étaient aux premiers jours de leur cohabitation. Boglib a déjà visionné bien des films terriens, fidèle à sa nouvelle passion, tandis que Glärb en a profité pour ressortir cette « console » terrienne qu’il a emportée peu après son arrivée. Et comme d’habitude, c’est également Glärb qui se charge d’écrire les rapports.

Vahrüt n°75. 19 Janvier 2014 au 25 Janvier 2014. Calendrier Terrien.

Ce dimanche, toute l’Europe a eu les yeux rivés sur la Grèce en train de voter. En effet, voilà des semaines qu’on y craignait – ou espérait – la victoire du parti d’extrême gauche Syriza, dirigé par Alexis Tsipras. Celui-ci s’était déjà fait remarquer aux élections européennes de mai 2014 puisque son parti était arrivé en tête. Dans le contexte d’une crise économique qui s’éternise, l’arrivée au pouvoir d’un parti anti-austérité faisait frissonner les élites bruxelloises. Le résultat risque de leur donner des sueurs froides : le parti a récolté 36,3% des voix et gagne ainsi 149 sièges au Parlement, soit deux de moins que la majorité absolue. Le parti Nouvelle Démocratie (conservateurs) en a obtenu 76, et le parti néonazi Aube Dorée en a eu 17, soit plus que les 13 du Parti Socialiste. Rien qui laisse pour autant présager le retour du stalinisme au Vieux Continent, le programme de Syriza est déjà connu : mettre fin à l’austérité, renégocier la dette et relancer la croissance. De nombreuses mesures ont déjà été annoncées, comme la hausse du salaire minimum, un treizième mois pour les retraites de moins de 700 euros et d’autres points devant relever le niveau de vie des plus vulnérables. Il s’agit surtout d’un symbole : si la recette grecque fonctionne et que le Podemos espagnol, lui aussi en hausse dans les sondages, arrive au pouvoir, le reste de l’Europe pourrait bien s’en inspirer.

Toujours en Europe, retrouvons une guerre que je n’ai pas évoqué depuis bien longtemps. Car ce n’est pas parce qu’elle est passée au second plan qu’elle ne fait plus rage : en Ukraine, les combats se sont intensifiés au cours de cette semaine, la plus violente de ces derniers mois. À Donetsk, capitale du Donbass et épicentre du conflit, l’armée ukrainienne s’est même repliée le 21 janvier de l’aéroport qu’elle défendait depuis septembre. À Marioupol, autre point chaud un peu plus à l’Est, les séparatistes ont bombardé les positions militaires et auraient causé plus de trente victimes civiles. Le président ukrainien Petro Porochenko a une fois de plus accusé la Russie de Vladimir Poutine de mener un véritable assaut dans l’Est du pays. Déclenché en avril 2014, le conflit a provoqué la mort d’environ 6 000 personnes, dont 4 000 civils dans un bilan vieux de quatre mois.

Toujours en Europe, et plus particulièrement en Allemagne, on a beaucoup parlé ces derniers mois du mouvement Pegida, qui signifie « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ». Ce phénomène politique, qui rassemble aussi bien l’extrême-droite que les citoyens plus modérés, mais échaudés par la présence arabe en Allemagne, a organisé de nombreuses manifestations dans plusieurs villes. Il y a quelques semaines, certaines d’entre elles avaient d’ailleurs fait parler d’elles en coupant l’éclairage lors de leurs manifestations nocturnes, rendant illisibles les pancartes racistes. Mais c’est par son chef déjà controversé, Lutz Bachman, que le mouvement a été placé sous les projecteurs. Il était déjà paradoxal qu’un défenseur acharné de la « tolérance zéro » pour les récidivistes arabes ait lui-même été condamné à trois ans et demi de prison pour seize cambriolages, se soit enfui en Afrique du Sud, ait été extradé, emprisonné puis à nouveau condamné pour trafic de drogue. Mais Bachman a surtout fait la Une des journaux allemands après que le Bild ait trouvé une charmante photo de lui déguisé en Adolf Hitler (coiffure et moustache). Humour douteux ou non, la coïncidence passe mal pour le chef d’un mouvement d’extrême-droite à la réputation sulfureuse. Il a démissionné de son poste de président le jour-même, mercredi 21.

Rendons-nous à présent en Afrique, où pourrait se profiler un scénario déjà aperçu il y a quelques mois. En effet, le président de la République Démocratique du Congo, Joseph Kabila, était bien embêté de constater que la Constitution l’interdisait d’effectuer un mandat présidentiel. Mais la Constitution, dans bien des nations africaines, est aussi altérable qu’une ardoise. C’est donc tout naturellement que le chef d’État, parvenu au pouvoir en 2001 à la mort de son père, Laurent-Désiré Kabila (parvenu au pouvoir en 1997 après un putsch) a entrepris de modifier ladite Constitution. Ce n’est pourtant pas ça qui a poussé les habitants de la RDC dans les rues pour manifester leur colère. En effet, une disposition de la loi propose de repousser les prochaines élections (prévues fin 2016) tant que le recensement n’aura pas été fait, une manœuvre pour le maintenir au pouvoir. Le scénario est somme toute très semblable au Burkina Faso, où Blaise Compaoré a été chassé du pouvoir de cette manière, et est aujourd’hui remplacé par Michel Kafando jusqu’aux prochaines élections. Mais si peu de sang a coulé dans le cas évoqué, celui de la RDC est déjà différent puisque 42 personnes ont perdu la vie dans des affrontements avec la police, qui tire à balles réelles. Pour autant, le pouvoir a finalement fait machine arrière samedi en retirant la disposition controversée. S’il a fallu 42 morts pour que cela arrive, je n'ose pas imaginer ce qu'il faudrait pour que le scénario burkinabé se produise là aussi.

Enfin, je terminerai sur une étude fraîchement publiée et qui fait déjà beaucoup parler d’elle. Selon ce travail publié par l’ONG Oxfam, 1% de la population mondiale détiendra bientôt la moitié des richesses de la planète, une conclusion abondamment reprise par les médias qui y voient un signe alarmant de l’accroissement des inégalités. Mais l’étude conçue à partir de données fournies par le Crédit Suisse reste tout de même controversée : selon ses critères, un étudiant qui s’est endetté pour accéder à la prestigieuse université d’Harvard serait plus pauvre qu’un réfugié syrien sans aucune possession : en effet, mieux vaut n’avoir rien du tout que d’être endetté. Selon ces mêmes calculs, la personne la plus pauvre au monde est ainsi… Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale qui jusqu’en mars 2014 devait rembourser 5 milliards d’euros. Moralité de l’histoire : les Terriens aiment bien faire des études, ça fait joli et ça permet de dire à peu près n’importe quoi.

Je vous recontacterai au prochain vahrüt. Amitiés. Observateur Glärb.


03/02/2015
Un Rapport Peu Joyeux

Cette nuit encore, Boglib s’est privé de sommeil pour regarder l’une de ces séries terriennes devant lesquelles il reste immobile toute la journée. L’attitude de son camarade commence à l’inquiéter en même temps qu’elle l’agace. Aussi intéressant qu’il soit de s’informer sur la culture locale à travers ses arts, il n’est pas tout à fait certain qu’en abuser de la sorte soit la meilleure des idées. Il a bien essayé, plusieurs fois, de le tirer de sa torpeur spectatrice, mais son ami s’en est vivement irrité, préférant suivre une sombre affaire de vente de « méthamphétamine ». Dépité, Glärb n’a donc plus qu’à hausser les épaules et retourner à l’écriture de son rapport.

Vahrüt n°76. 26 Janvier 2014 au 1er Février 2014. Calendrier Terrien.

L’un des faits majeurs, ce vahrüt, c’est la fin du siège de Kobané. Cela faisait des mois que cette ville kurde, située sur la frontière entre la Syrie et la Turquie, était disputée entre l’État Islamique et les forces Kurdes du HPG (branche armée du PKK), assistées par les puissances occidentales. Autrefois peuplée de 70 000 âmes, Kobané est aujourd’hui en ruines. Après cinq mois et demi de combats acharnés et environ deux mille morts, dont un millier d’islamistes, Daech s’est retiré de la ville. Officiellement, il s’agit d’une défaite pour le groupe terroriste, mais ce serait oublier que les terroristes ont réussi à tenir tête des mois durant à une puissante coalition. Ajoutons à cela que Kobané n’était pas un objectif vital pour eux : tout au plus aurait-elle permis de contrôler un large pan de la frontière turco-syrienne pour assurer ses ventes de pétrole et l’afflux de candidats au jihad, mais ils disposent déjà de plusieurs points-clés sur cette même frontière. Aussi bénéfique que soit cette victoire occidentale contre Daech, ses répercussions restent ténues et le groupe détient toujours un territoire de la taille de la Belgique, à cheval entre la Syrie et l’Irak.

Cap en France, à présent, où la loi Macron a fait de nouveau parler d’elle. Cette loi, qui doit son nom au nouveau ministre de l’Économie Emmanuel Macron, est une espèce de fourre-tout où cohabitent les réglementations sur les tarifs de notaire ou le travail du dimanche. Dernière disposition en date : un volet sur le « secret des affaires » pour protéger les industries. À en croire le gouvernement, il s’agit de prévenir contre l’espionnage industriel, mais les journalistes français ne l’ont pas entendu de cette oreille, et la plupart a fait front contre ce qu’ils estiment être une atteinte à la liberté de la presse. Un « lanceur d’alerte » qui trahit son entreprise pour livrer des informations essentielles à la démocratie peut-il être condamné en vertu de cette loi ? Les législateurs assurent que non, d’autant plus que le statut de « lanceur d’alerte » est protégé par la loi européenne. Cela n’empêche pas la profession d’être sceptique : François Hollande a promis d’avancer sur la loi du secret des sources – toujours en développement – et les autorités semblent moins promptes à protéger les affaires françaises lorsqu’il s’agit de laisser les États-Unis espionner les communications. On peut bien sûr qualifier la réaction des journaux de « réflexe corporatiste », mais la chose semble tout de même suspecte. Le ministre, afin de faire avancer la loi sans blocage, est finalement revenu en arrière comme pour plusieurs autres volets du texte.

Ces trois derniers paragraphes ne seront guère gais, puisque j’aborderai trois morts. Le premier d'entre eux est le roi saoudien Abdelaziz Al-Saoud, qui s’est éteint le 23 janvier à l’âge de 90 ans. Son enterrement a été l’occasion pour de nombreuses personnalités politiques occidentales de rendre hommage à l’un de leurs alliés les plus controversés (l’Arabie Saoudite est le seul État au monde où les femmes n’ont pas le droit de conduire, bien qu’elles aient obtenu le droit de vote en 2011). Ainsi, John Kerry a salué un « dirigeant respecté », « homme de sagesse et de vision », Tony Blair l’a loué pour avoir « modernisé son pays » et « œuvré avec acharnement pour le dialogue interconfessionnel » et Christine Lagarde a regretté ce « grand défenseur des femmes ». À présent, en tout cas, c’est son « jeune » demi-frère Salmane, âgé de quelque 79 ans et sans doute un démocrate et un féministe tout aussi acharné, qui a pris sa succession.

Un autre décès est survenu la semaine dernière en Argentine, et c’était une erreur de ma part d’avoir tant tardé à le mentionner. L’étrange « suicide » d’Alberto Nisman est en train de secouer le pays. Ce procureur se serait tiré une balle dans la tête dimanche 18 janvier, soit un jour avant de rendre son rapport sur les attentats meurtriers de 1994 au siège d’une association juive à Buenos Aires. Ce rapport, dit-on, était pour le moins accablant vis-à-vis de l’actuelle présidente Cristina Kirchner et de son entourage : les responsables iraniens de l’attentat auraient ainsi été couverts afin que le pays puisse bénéficier d’un pétrole à bon prix. Par ailleurs, il se trouve que l’arme du « suicide » est prisée par les services secrets. À noter également que Mme. Kirchner a elle-même fait part de sa surprise sur sa page Facebook : affirmant d’abord qu’il s’agissait d’un suicide, elle a ensuite été convaincue d’un assassinat orchestré dans le cadre d’un complot des anciens services de sécurité, d’une partie de la justice, des groupes économistes et des médias de l’opposition ; le tout dirigé contre elle. Une chef d’État perspicace, cette Cristina.

Enfin, le Japon a été à son tour ciblé par l’État Islamique : après Haruna Yukawa , c’est le journaliste Kenji Goto qui a été assassiné dans une vidéo mise en ligne. Ces meurtres font suite à la demande de libération de la kamikaze irakienne Sajida al-Rishawi, condamnée à mort en Jordanie, et à une tournée du Premier ministre Shinzo Abe au Moyen-Orient, où il avait promis une aide civile de 2,5 milliards de dollars. D’un point de vue militaire, les Japonais ne représentent pourtant pas une menace pour Daech, puisque leur Constitution rédigée au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale leur interdit d’avoir une armée digne de ce nom (tout au plus concède-t-elle une force d’autodéfense). Cela n’a pas empêché certains Japonais de riposter à leur manière, et ce sur Internet. En effet, puisque les terroristes ont les caricatures en horreur, les internautes ont décidé depuis le vahrüt dernier de représenter l’État Islamique sous les traits d’ISIS-Chan d’une (très) jeune femme (très) légèrement vêtue. Leur sens de la répartie n’a d’égale que leur finesse.

Je vous recontacterai au prochain vahrüt. Amitiés. Observateur Glärb.