Actuglarb - Revues de Presse du Troisième Type






Juin 2014

09/06/2014
Devoir de Mémoire

Glärb n’en revient toujours pas. Assis au bord de son lit, les yeux rivés sur Petit Chat, il tente de comprendre comment la vérité a pu lui échapper si longtemps. Si seulement il avait procédé à cette inspection dès le début, il se serait rendu compte plus tôt que l’animal était en réalité une femelle. Que faire ? L’appeler « Petite Chatte » ? Il… non… elle ne répondrait probablement pas à ce nom-là (bien qu’elle réponde surtout à « Hé ! » et « Pas sur le bureau ! »). Et puis après tout, elle n'est plus si petite non plus, alors ce sobriquet commence à se faire vieux. L’observateur soupire, puis s’assoit devant le tableau de bord. Si importante soit-elle, cette histoire de nom attendra la fin de son rapport.

Vahrüt n°53. 2 juin 2014 au 8 juin 2014. Calendrier Terrien.

Une fois n’est pas coutume, cette semaine, les Français ont pu se sentir au centre du monde. Vendredi 6 juin était un jour très spécial, puisqu’il célébrait les soixante-dix ans du Débarquement allié en Normandie. Le 6 juin 1944, 7 000 bateaux dont des navires d’embarcation chargés de 156 000 hommes ont afflué vers cinq plages normandes. Si l’opération Neptune, au lourd bilan humain (4 400 morts côté Alliés, entre 4 000 et 9 000 côté Allemand), n’a pas à lui seul changé le cours de la Seconde Guerre Mondiale (cet honneur revient à la bataille de Stalingrad), il n’en est pas moins, dans l’imaginaire collectif, l’une des batailles les plus marquantes de l’histoire militaire. Pour ces commémorations, 8 000 personnes ont été invitées, dont 3 000 vétérans et 21 chefs d’État ou de gouvernement : le britannique David Cameron et la reine Elisabeth II, l’américain Barack Obama, le russe Vladimir Poutine, l’Allemande Angela Merkel, l’Australien Tony Abbott, etc. Si l’invitation adressée au président russe a fait polémique, elle n’en était pas moins indispensable par le rôle essentiel de l’URSS dans la guerre contre le nazisme. Qui plus est, il a pu rencontrer pour la première fois Petro Porochenko, le nouveau président ukrainien (officiellement investi le lendemain). Le russe s’est également entretenu avec son homologue américain, qui s’est dit, à son départ, « plus optimiste » sur la crise ukrainienne. La reine Elisabeth II, qui en était à sa cinquième visite en France, a eu droit à tous les honneurs, jusqu’à être raccompagnée jusqu’à l’avion par François Hollande. Ce dernier a montré qu’il était bien meilleur en diplomatie que pour la politique intérieure. Petite anecdote : un vétéran britannique (ancien maire de la ville de Hove) s’est enfui de sa maison de retraite et a traversé la mer pour venir assister aux célébrations. Escorté à la fin de la journée dans l’établissement pour personnes âgées, il a reçu un accueil digne d’un héros.

Restons dans le thème de la royauté et descendons vers un pays qui a bien fait de choisir la neutralité il y a soixante-quinze ans. Le roi espagnol Juan Carlos Ier a annoncé lundi par le biais du Premier ministre conservateur Mariano Rajoy son abdication. Cette nouvelle n’est pas si surprenante pour quiconque a suivi les actualités en Espagne : la famille royale est entachée par les scandales de corruption, notamment l’affaire Noos, dont le gendre du roi, Iñaki Urdangarin, ex-champion de handball, est au cœur. Son épouse l’infante Cristina, plus jeune fille du roi, a même été mise en examen en février pour « fraude fiscale ». Dans ce contexte, de plus en plus de sujets de Sa Majesté se prononcent en faveur d’un référendum sur l’avenir de la monarchie : dimanche, ils étaient 62% à vouloir s’exprimer sur le sujet. Mais l’abdication de Juan Carlos, artisan de la transition démocratique à la mort du dictateur Francesco Franco, ne signifie en rien la fin de la royauté puisque c’est son fils, le prince Felipe, 38 ans, qui lui succède. De quoi donner un visage rajeunie à cette relique toujours plus décriée.

Remontons en France, où l’une des principales banques du pays est dans une situation peu enviable. La BNP Paribas est en effet accusée d’avoir violé l’embargo imposé au Soudan, à l’Iran et à Cuba. Cet embargo émanant des États-Unis, il ne punit que les transactions effectuées en dollars : si la banque française avait choisi de traiter avec ces pays controversés en euros, ils auraient pu échapper à l’une des amendes les plus grandes infligées à une banque : on l’estimait à environ 10 milliards de dollars (soit 7,3 milliards d’euros) mais des sources proches du dossier ont évoqué la somme de 16 milliards de dollars. Cela pourrait ainsi dépasser les 14 milliards de dollars qu’a dû payer la banque JP Morgan dans deux dossiers distincts. Les clients français de la banque ne devraient pas être pénalisés dans la mesure où l’État se porte garant de leur compte à hauteur de 100 000 euros, mais les investisseurs, eux, risquent de grincer des dents. Pour le moment, les Français tentent de convaincre leurs alliés outre-Atlantique de se montrer cléments, et le président a même évoqué le sujet avec Barack Obama, qui lui a poliment rappelé que les États-Unis, eux, n’avaient pas l’habitude de mêler l’exécutif et le judiciaire.

Parlons à présent de la Syrie, un autre pays touché par un embargo. Les habitants encore vivants ont eu la joie d’aller voter cette dans les bureaux de vote tenus par le régime. Ces élections donnaient le « choix » entre Bachar el-Assad et deux « rivaux », nommés Maher Al-Hajjar et Hassan Abdellah Al-Nouri. Sans le moindre suspense, le premier a été « réélu » haut la main avec 88,7% des voix ; de quoi prouver au monde – mais surtout à ses alliés – qu’il a toute légitimité pour gouverner le pays. Les rebelles n’ayant pas daigné se présenter ou voter n’ont donc plus qu’à se retirer par respect du processus démocratique. Les pays occidentaux ont aussitôt dénoncé un « simulacre d’élections ». L’annonce de ce scrutin avait poussé Lakhdar Brahimi, le médiateur nommé par l’ONU, à la démission.

Du sport, maintenant. Enfin, plus ou moins. Certes, le tournoi Roland Garos en France vient de toucher à sa fin (consacrant la victoire de Rafael Nadal sur Novak Djokovic), mais ce n’est pas ce que je comptais évoquer. Ce n'est pas non plus les échauffements amicaux à la Coupe du Monde 2014 au Brésil (et la victoire à 8 - 0 des Bleus contre la Jamaïque à Lille), mais presque. Depuis décembre 2010, date à laquelle elle a été votée, la décision d’attribuer au Qatar l’organisation de la Coupe du Monde de Football 2022 fait polémique. Même en passant outre le millier de travailleurs (ou esclaves) Népalais morts sur les chantiers, le fait de devoir jouer en hiver et non en été (en décalant le reste des compétitions de l’année) à cause de la chaleur montre qu’il y a un léger problème. Le président de la Fifa, Sepp Blatter, avait d’ailleurs reconnu le 16 mai une « erreur » (mais en parlant de la nécessité de jouer en hiver, pas du fait que des êtres humains puissent mourir sur l’autel du divertissement). Comme beaucoup d’erreurs, celle-ci a pour origine une somme assez rondelette offerte par le riche Qatar aux membres de la Fifa, et le Daily Telegraph britannique a entre autres évoqué en début de semaine l’ancien footballer français Michel Platini, aujourd’hui en lice pour prendre la succession de M. Blatter (qu’il accuse d’être derrière ces accusations). En cause, une rencontre entre le Français et le qatari Mohamed Bin Hammam (lequel aurait dépensé 5 millions de dollars) ; ainsi qu’une autre rencontre à l’Élysée en compagnie de l’émir du Qatar et de son premier ministre, invité par l’ancien président Nicolas Sarkozy, un grand amoureux du sport. Et quand on aime, on ne compte pas.

Je vous recontacterai au prochain vahrüt. Amitiés. Observateur Glärb.


16/06/2014
Le Mois du Piedballe

Glärb a beau lire et relire le message qui lui a été envoyé, il ne parvient toujours pas à comprendre. Non pas qu'il soit illisible ou que son style d’écriture soit obscur, mais il peine à saisir l’utilité d’envoyer un second observateur. Il ne remplirait pas assez bien son rôle tout seul ? Sa hiérarchie y voit un moyen de « prévenir tout excès de zèle ou erreur éthique ». Voilà qui est culotté. N’a-t-il pas toujours rempli son travail correctement ? – rumine-t-il en caressant Petit Chat posée sur ses genoux. Un deuxième Mwandishi en orbite ! Il va falloir tout lui expliquer, à ce petit nouveau ! Il a mille et une idées de réponses, certaines plus polies que d’autres, mais pour l’heure, c’est à l’écriture de son rapport qu’il doit s’atteler.

Vahrüt n°54. 8 juin 2014 au 15 juin 2014. Calendrier Terrien.

Les regards, tout récemment, se sont tournés vers l’Irak. J’ai déjà évoqué le groupe terroriste Etat Islamique en Irak et au Levant (abrégé EIIL), qui a commis tant d’exactions en Syrie qu’il a poussé Al-Qaïda à le désavouer et les autres factions rebelles à le combattre. Cela n’a pas empêché ces djihadistes d’enchaîner les victoires et de s’attaquer au pays dont ils sont originaires. Les villes irakiennes sont tombées les unes après les autres entre leurs mains, et l’armée n’a que tout récemment réussi à contenir leur avancée. Les chrétiens de Qaraqosh et d’ailleurs retiennent leur souffle, lorsqu’ils ne fuient pas tout simplement pour éviter de possibles massacres. Tout le monde attend la réaction des États-Unis, qui sont en partie responsables de ces événements : la guerre lancée en 2003, après avoir renversé le dictateur Saddam Hussein, a laissé le pays exsangue. Et comme l’opinion américaine n’est certainement pas préparée à un nouveau fiasco irakien, le président Barack Obama envisage une solution qui ne requiert pas l’envoi de troupes ; des bombardements ou des drones, par exemple.

J’ai peut-être parlé trop vite, dans le précédent paragraphe. En réalité, c’est vers le Brésil que tous les yeux de la planète sont tournés. La Coupe du Monde 2014 est la plus chère de l’histoire (8 milliards d’euros, contre 3,5 milliards quatre ans plus tôt) mais également la plus médiatisée : avant même le coup d’envoi, elle était déjà plus discutée sur Twitter que l'ensemble de la Coupe du Monde 2010 en Afrique du Sud. Et ce n’est pas de l’expulsion des populations amérindiennes, de la corruption endémique, de la disparition mystérieuse de SDF dans les villes-hôtes ou de la hausse du prix de la vie pour des millions de Brésiliens que tout le monde parle, mais de football. Les deux premiers matchs ont fait du bruit : une erreur d’arbitrage dans le match d’ouverture Brésil – Croatie jeudi 12 passe mal lorsqu’elle est vue par le monde entier. Et que dire des deux buts du Mexique refusés dans son match face au Ghana ? (ce qui ne l’a pas empêché d’en marquer un troisième – compté – pour gagner). La défaite humiliante de l’Espagne face aux Pays-Bas (1 – 5) en a dégoûté plus d’un, surtout lorsque les vaincus sont les tenants du titre 2010 (face aux mêmes adversaires). Le match Angleterre – Italie, très attendu lui aussi, s’est achevé par une victoire italienne (2 – 1), et la France a largement battu le Honduras 3 – 0, même s’ils auraient tort de se réjouir. Le prochain match que tout le monde attend, c’est Allemagne contre Portugal ; et le prochain match dont je parlerai, ce sera la finale.

Car pendant ce temps-là, la Terre continue à tourner. En Israël, par exemple, le Parlement (aussi nommé « Knesset ») a voté pour élire son nouveau président. Le dixième chef d’État, succédant à Shimon Pérès, est donc Reouven Rivlin, deux fois président de cette même Knesset (de 2003 à 2006 puis de 2009 à 2013). Membre du Likoud, et plus particulièrement à son aile la plus à droite, il plaide pour l’annexion de la Cisjordanie, préférant « accepter les Palestiniens comme citoyens d'Israël que de diviser Israël », et s’étant prononcé contre le retrait israélien de la bande de Gaza en 2005. Peu enclin à la réconciliation des deux peuples, on ne risque pas de le voir, à l’instar de son prédécesseur dimanche dernier, prier au Vatican en compagnie du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas sur invitation du Pape François. Non pas que ce soit très utile d’ailleurs, au vu du peu de pouvoir dont disposent les présidents israéliens.

Vendredi, le sergent Bowe Bergdahl est enfin rentré chez lui, mais il y a peu de chances que la polémique qui l’entoure s’arrête de sitôt. Le soldat américain resté prisonnier des talibans afghans pendant cinq ans était le seul prisonnier de guerre des États-Unis, et il a été libéré le 31 mai en échange de 5 prisonniers talibans. Les républicains, qui il y a quelques mois encore plaidaient en ce sens, ont décidé qu’ils étaient finalement opposés à tout échange de prisonnier lorsque leur pire ennemi – nommé Obama – s’en est occupé. Depuis, la polémique enfle, et n’importe quel détail est propice à toutes les extrapolations. On ignore encore si le soldat, à la personnalité fragile, a réellement été capturé après avoir déserté – sur le plateau de Fox News, la présentatrice a fait voter à main levée ses anciens camarades, qui l’ont à l’unanimité désigné comme tel. En revanche, il y a peu de chances que son père Robert Bergdahl, qui s’est laissé pousser la barbe en signe de soutien et a appris la langue des terroristes, le pachtoune, pour pouvoir négocier, se soit en réalité converti à l’islam.

Restons dans la polémique stérile. Dans un mois, la France célébrera sa fête nationale, et si j’en parle si tôt, c’est parce que le Front National est indigné. En cause, la présence envisagée de trois soldats algériens dans le défilé. Un collectif a été crée et une pétition circule pour interdire à ce commando d’envahisseurs indésirables de fouler le sol français. Et ce même si leurs grands-parents ou arrière-grands-parents l’ont foulé il y a cent ans pour combattre dans la Première Guerre Mondiale. C’est d’ailleurs ce que le président François Hollande a voulu célébrer par cette invitation (il en a envoyé à d’autres pays ayant combattu aux côtés des Français). Mais la raison pour laquelle l’extrême-droite et une partie des pieds noirs (nés en Algérie et rapatriés après les accords d’Évian) est si opposée à la présence de militaires au teint hâlé sur la place de la Concorde, c’est le souvenir de la guerre d’Algérie de 1954 à 1962. De là à savoir si leur amertume vient de l’usage (plus que réciproque) de la torture et des massacres, ou bien du regret que l’ancienne colonie française ait obtenu son indépendance, on leur laissera le bénéfice du doute.

Je vous recontacterai au prochain vahrüt. Amitiés. Observateur Glärb.


23/06/2014
Serial-Grévistes

Ils savent. Ils ont tout vu. Caché dans sa couverture, Glärb prend conscience du nombre d’erreurs qu’il a faites depuis son arrivée ici. La console de jeu qu’il a été prendre sur Terre pour jouer au lieu de travailler ; le faux dysfonctionnement pour aller essayer le ski sur les montagnes locales ; la chatte qu’il a amenée sur l’Indiscret et dont les réserves de nourriture s’épuisent à vue d’œil. S’il avait su que les caméras installées par sa hiérarchie filmeraient tout ! Il aura fallu attendre la réponse glaciale à son message de protestation pour le découvrir. L’observateur ne peut plus guère se plaindre de se voir affublé d’un acolyte, à présent que le secret de ses fautes éthiques a été découvert. Il finit toutefois par émerger de la couette, jetant un regard méfiant autour de lui. Mais où est donc cachée cette fichue caméra ? Son inspection minutieuse du vaisseau attendra : pour l’heure, c’est le rapport qui est prioritaire.

Vahrüt n°55. 16 Juin 2014 au 22 Juin 2014. Calendrier Terrien.

Voilà une semaine et demie que la France a renoué avec une de ses grandes traditions culturelles : la grève de la SNCF. Les cheminots sont opposés à la nouvelle loi ferroviaire censée régler la bicéphalie du secteur, partagée entre la Société nationale des chemins de fer français et le Réseau ferré de France. Sauf que si la SNCF deviendra l’unique employeur, elle n'en sera pas moins partagée en trois entités : SNCF, SNCF Réseau et SNCF Mobilités. Cette division, couplée à la menace imminente de la concurrence privée, a poussé les cheminots à lancer une grève qui en est, dimanche 22, à son douzième jour. Les usagers en sont les premiers pénalisés, notamment les très nombreux lycéens qui devaient prendre le train pour passer le baccalauréat. Mais si le trafic a été plus fluide ces derniers jours pour les particuliers, les entreprises françaises qui comptent sur le fret pour être approvisionnées restent en partie paralysées. Selon le chef de la SNCF, Guillaume Pépy – opposé à la grève – elle avait déjà coûté, vendredi 19, 160 millions d’euros.

Et comme une grève peut en cacher une autre, j’aborderai aussi le cas des intermittents du spectacle. Certes, ces derniers sont en colère depuis maintenant plusieurs mois, mais la grogne a monté d’un cran et menace d’importants festivals français. L’intermittence, ce n’est pas tant une profession ou un statut qu’un régime particulier : techniciens ou comédiens, ils travaillent sur des périodes courtes (parfois pour une journée) dans le cadre de spectacles, films, pièces de théâtre ou festivals, et de ce fait n’ont besoin que de travailler 507 en 10 mois pour pouvoir bénéficier d’allocations chômage pendant 8 mois. Le souci, c’est que pour un peu plus de 100 000 allocataires, le déficit de la caisse d’allocations est estimé par la Cour des comptes à un milliard (presque autant que le déficit du régime général, qui concerne deux millions de personnes). De ce fait, on les accuse souvent d’être des fraudeurs, des fainéants et surtout des privilégiés. C’est toutefois oublier que les fraudes se trouvent également du côté des employeurs, que de nombreuses heures (les répétitions, par exemple) ne sont pas comptabilisées, et que ce régime tant critiqué a été établi (en 1936) pour compenser un handicap en nombres de jours travaillés. L’accord signé par les syndicats (à l’exception de la CGT) le 22 mars a hérissé les intermittents, qui doivent cotiser 12,8% au lieu de 10,8%, ont un plafond d’indemnités, et ne voient toujours les répétitions comptées comme du travail. De ce fait, il y a fort à parier que le célèbre festival d’Avignon, consacré au théâtre, sera annulé comme en 2003, date de la réforme précédente.

Mais assez parlé de la France. De l’autre côté des Pyrénées, les humeurs étaient pour le moins partagées, jeudi 19. La passation de pouvoir entre le roi Juan Carlos Ier et son fils Felipe VI était assombrie par l’élimination au Brésil de l’équipe d’Espagne – championne du monde – par le Chili. Mais les sujets qui se sont rassemblés pour voir l’intronisation du nouveau roi, 39 ans, n’en étaient pas moins heureux d’embrasser du regard leur nouveau monarque. Moderne, et formé toute sa vie à prendre la place de son père (lequel s’est tenu à l’écart lors de la procession pour ne pas lui faire de l’ombre), le roi Felipe fait face à une multitude de défis : les scandales royaux, la morosité économique, les aspirations républicaines, l’indépendantisme catalan… Tout du moins a-t-il soigné son arrivée au pouvoir : crise oblige, celle-ci s’est faite de façon sobre, sans chefs d’État étrangers ou faste superflu.

Et pour rester dans le thème de la crise, volons vers un autre pays hispanophone : l’Argentine. Le pays présidé par la conservatrice Cristina Kirchner se trouve dans une situation peu enviable : à en croire le ministère de l’économie, il ne pourra pas payer la prochaine échéance de sa dette, fixée le 30 juin. Hanté par le fantôme de la faillite partielle de 2001, le pays sud-américain a en outre été condamné mercredi à verser 1,3 milliard de dollars à deux fonds spéculatifs basés aux États-Unis, et si d’autres fonds dans la même situation venaient à exiger leur part, ce seraient 15 milliards de dollars qui auraient à être payés. Le tout pour un pays dont la banque centrale ne dispose que de 28,5 milliards en réserve. Et si le pays se retrouve en cessation de paiement, nul doute que sa crédibilité en prendra un coup.

Finissons, enfin, par un peu de sport. Et de vocabulaire. Les deux, en fait. L’équipe de football américain de Washington a perdu un âpre combat cette semaine contre une équipe de cinq Amérindiens, qui avaient déposé un recours pour la débaptiser. En effet, les Redskins de Washington ne plaisent guère aux autochtones, qui voient dans le terme « Peaux-rouges » une « insulte raciste » lorsqu’elle est liée au sport. Le club de sport gardera toutefois son nom, mais celui-ci ne sera plus une marque protégée – étant également connue pour ses vêtements. Au risque de vous décevoir, ils n’ont pas la peau rouge vif. Les seuls véritables « Redskins » dont notre race a connaissance sont toujours nos voisins les Mohpaks, mais je doute qu’avec leur lenteur légendaire ils soient doués pour le sport.

Je vous recontacterai au prochain vahrüt. Amitiés. Observateur Glärb.


01/07/2014
Cent Ans Après

Navré pour ce retard plus ou moins indépendant de ma volonté.

Rien à faire, ça bloque. Glärb est assis comme chaque vahrüt devant le poste de travail, prêt à écrire son rapport ; mais à la différence de toutes ces fois où son seul obstacle était une fainéantise persistante, ce n’est pas le désir de travailler qui manque. Il écrirait volontiers ce fichu texte, si… si… s’il n’était pas bloqué. Depuis qu’il s’est aperçu que la caméra qui permettait à sa hiérarchie d’observer ses moindres faits et gestes était en réalité incrustée dans l’écran, il se sent incapable d’écrire la moindre ligne. Peut-être que s’il reste ainsi suffisamment longtemps, à soupirer de temps à autres, ses chefs se sentiront mal et cesseront de l’espionner ? Voilà donc ce qu’ont ressenti ces Terriens face aux révélations de la NSA ? Une idée incroyablement subtile lui vient : tourner vers l’écran et écrire son rapport à l’aveugle, quitte à passer plusieurs heures à corriger. Subtile ou stupide, il ne saurait dire, mais tout du moins lui permet-elle de se mettre au boulot.

Vahrüt n°56. 23 Juin 2014 au 29 Juin 2014. Calendrier Terrien.

Décidément, on n’en a pas fini avec les commémorations, et celle de cette semaine était l’une des plus importantes de cette année : voilà un siècle entier que l’attentat de Sarajevo a eu lieu. Le 28 juin 1914, l’archiduc François Ferdinand, héritier de l’empire d’Autriche-Hongrie, est ciblé dans en Bosnie par un premier attentat à la bombe lors d’un défilé qui se poursuit jusqu’à ce qu’il soit assassiné avec sa femme par Gavrilo Princip, nationaliste serbe. Influencée par la puissante Allemagne, l’Autriche-Hongrie lance un ultimatum irréalisable au royaume de Serbie complice (l’envoi d’enquêteurs autrichiens y est anticonstitutionnel). Un mois plus tard, à la fin de ce délai, la guerre lui est déclarée et le jeu d’alliance plonge l’Europe dans la guerre : la France et la Grande-Bretagne sont alliées de la Serbie, la Russie est alliée à la France (Triple Entente), l’Empire Ottoman est allié à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie (Triple Alliance)… Le premier conflit mondial des Terriens est également la plus grande boucherie qu’ils aient connu jusque là, avec un bilan en quatre ans de guerre culminant à plus de neuf millions de soldats morts. La « Grande Guerre » est probablement le conflit qui a le plus ébranlé les humains et changé l’histoire : l’Allemagne a été forcée de payer des réparations astronomiques (qui ne se sont achevées qu’en 2010 ; en Russie, il a précipité les communistes au pouvoir ; et la chute de l’Empire Ottoman a permis aux Français et aux Britanniques de signer le traité de Sykes-Picot, qui a dessiné toutes les frontières du Moyen-Orient. Les nations européennes se préparaient à la guerre bien avant 1914, mais il n’est pas exagéré de dire que sans l’attentat dont on célèbre le centenaire, les Terriens n’auraient peut-être connu ni la guerre de 1939-45, ni la Guerre Froide, ni l’embrasement actuel du Moyen-Orient.

Heureusement, le temps des guerres européennes fait partie du passé, et l’exemple le plus frappant de cette évolution, c’est l’Union Européenne (lauréate, à ce titre, du Prix Nobel de la Paix 2012). Ça n’empêche pas ses hautes-sphères d’être le théâtre de batailles politiques acharnées : la dernière en date avait pour enjeu la nomination du nouveau président de la Commission européenne, succédant au portugais José Manuel Barroso. Comme il fallait s’y attendre, l'homme choisi est Jean-Claude Juncker du Parti Populaire Européen, qui rassemble tous les partis conservateurs de l’UMP français au CDU-CSU allemand en passant par le PP espagnol et les conservateurs britanniques. Et ces derniers ne sont pas particulièrement ravis. Le Premier ministre britannique David Cameron avait fait de cette nomination un enjeu vital, farouchement opposé à la candidature de l’ancien Premier ministre luxembourgeois, trop fédéraliste à son goût. Au point de mettre sur la table la possibilité de quitter l’Union Européenne, éventualité qu’il comptait déjà présenter – s’il est réélu en 2015 – à son peuple sous la forme d’un référendum en 2017. Malgré une probable marche arrière, la nomination du nouveau « chef de gouvernement » européen a donc de quoi ravir ceux qui voyaient la présence du royaume insulaire au sein de l’Union Européenne comme une aberration privilégiée par un traitement de faveur.

Puisque l’on parle de marche arrière, le gouvernement français s’est une fois de plus distingué par un recul sur une mesure qu’il avait annoncé. J’avais évoqué l’ABCD de l’égalité en janvier, notamment à travers l’opposition suscitée parmi les « anti-gender ». L’idée était qu’à partir de la rentrée, les écoles françaises s’attachent à déconstruire les stéréotypes sur les filles et les garçons pour mieux lutter contre le sexisme ou l’homophobie. La réponse de la frange conservatrice de la société française avait été véhémente, et la Manif pour Tous s’est depuis réorientée vers la lutte contre la « théorie du genre », qui serait utilisée par le lobby LBGT pour gommer toute distinction entre filles et garçons et imposer une idéologie sur fond de dictature totalitaire. Le gouvernement socialiste, pourtant renouvelé depuis avril, a donc compris la leçon et, après avoir abandonné le projet de loi sur la famille en janvier, a jugé que combattre les discriminations basées sur le sexe n’étaient peut-être pas sa priorité, tout compte fait.

Et pourtant, il y a certains secteurs dans lesquels un petit coup de balai anti-machisme ne serait pas inutile. Le football, par exemple. Un nom suffit à résumer la situation. Helena Costa était, depuis début mai, la première femme entraîneur en France, s’occupant du club de Clermont-Ferrand. « Était », car la portugaise a fini par démissionner lundi sans vouloir donner ses raisons. En l’absence d’explications, il ne reste qu’une série d’hypothèses, et les pressions exercées par son environnement sportif, majoritairement masculin, n’est pas à exclure. Toujours est-il que son départ a provoqué une avalanche de tweets sexistes à son encontre. Il est à noter que la première femme entraîneur en Europe, l’italienne Carolina Morace, avait également jeté l’éponge en 1999, après seulement deux matches de son club, Viterbese. S’il fallait explorer d’autres justifications à son acte, un journal tout à fait sérieux et intègre a évoqué une nouvelle piste probable. Reste que le club de Ligue 2 ne renonce pas à se montrer à l’avant-garde, et a nommé une autre femme pour la remplacer : Corinne Diacre

Finissons par un petit peu de religion. Je pourrais consacrer ce dernier paragraphe à la tombola de l’église (protestante) américaine d’Ignite, qui a offert en guise de prix des AR-15, fusil d’assaut très populaires (utilisés entre autres lors des massacres de Virginia Tech, d’Aurora ou de Sandy Hook), mais c’est surtout à une autre religion que je vais m’intéresser : l’islam (qui en aurait choqué plus d’un en offrant des prix semblables). La nuit du dimanche 29 au lundi 30 commence le Ramadan chez les musulmans. Ce mois sacré, dont la date est fixée (de façon controversée) après avoir observé la lune, est consacré au jeûne du lever au coucher du soleil. Autant dire qu’il est plus facile à tenir en hiver qu’au début de l’été. Oui, les humains choisissent de leur propre chef de ne pas manger et boire pendant plus de dix heures, ils aiment beaucoup les contraintes (et encore, je ne vous ai jamais parlé des végétaliens). Les repas du matin et du soir n’en sont donc que plus copieux, et cette période sacrée est une petite aubaine commerciale qui voit fleurir de nombreuses offres dans les magasins – de quoi hérisser ceux qui estiment que l’islam n’a pas sa place en France. Les équipes algériennes ou nigérianes peuvent s’en trouver pénalisées lundi, mais tout du moins ne verra-t-on pas un de leur joueur croquer l’épaule d’un adversaire italien – une viande difficilement perçue comme hallal.

Je vous recontacterai au prochain vahrüt. Amitiés. Observateur Glärb.